Chapitre I

Les femmes dans l'antiquité

   Il pourrait être intéressant de rechercher si les réactions des personnages mis en scène par les auteurs épiques et par des écrivains d'un genre différent sont de même nature. Puisque nous nous préoccupons des femmes chez Hérodote, nous examinerons très rapidement au préalable quelle était la condition féminine chez les auteurs qui l'ont précédé. Nous nous appuierons essentiellement sur le légendes mythologiques, sur la Bible et sur les épopées.

   Il faut noter, avant tout, une certaine misogynie qui transparaît dans la plupart des oeuvres littéraires de cette époque et dans les légendes mythologiques. La femme a très souvent un mauvais rôle à jouer, soit de son plein gré, soit inconsciemment et poussée par la fatalité. C'est Eve, et non Adam, qui mange la pomme défendue, attirant ainsi la malédiction divine sur l'humanité. C'est Pandore qui est dotée par Hermès de mensonge et de fourberie; c'est encore elle qui, à peine sur terre, ouvre la jarre contenant tous les maux. La femme de Putiphar, le maître de Joseph, alors esclave en Egypte, le calomnie car elle n'arrive pas à le séduire; Phèdre agira de même envers Hippolyte, usant des mêmes subterfuges. C'est par deux femmes que Samson sera trompé à deux reprises. C'est à cause d'Hélène qu'a lieu la guerre de Troie. Nous ne pouvons, certes, généraliser mais il faut reconnaître que cette misogynie est très fréquente et, si nous nous penchions sur la vie des dieux, nous constaterions la même chose.

   Les dieux sont certainement le reflet de la vie des hommes ou, du moins, l'idéal qu'ils rêvent d'atteindre. Or leur conduite n'a rien d'exemplaire. Leurs légendes ne sont qu'une suite d'aventures de conjoints trompés, de femmes rouées, infidèles ou jalouses, sachant se venger d'une façon terrible. Héra, qui est une des rares déesses à rester fidèle à son époux, passe son temps, (à juste titre, il faut le dire), à poursuivre de son courroux les maîtresses de Zeus ou ses enfants illégitimes. Quant à la déesse de l'amour, la belle Aphrodite, il est impossible de dresser ici l'inventaire de ses aventures. Elle aussi sait se venger de façon terrible. Pour ne citer qu'un exemple, quel triste sort que celui des descendants d'Apollon, coupable d'avoir dénoncé à Héphaïstos l'adultère d'Aphrodite avec Arès! Tous seront frappés de sa malédiction et auront une destinée très malheureuse.

   Toutefois, il ne faudrait pas se faire une fausse idée des femmes dans l'antiquité et il serait bon d'examiner rapidement leur condition sociale dans ces différentes civilisations. La plupart du temps, elles ne sont pas considérées comme des citoyennes. Leurs droits civiques sont nuls à quelques exceptions près. Quant aux droits simplement humains, ils sont aussi très peu nombreux. Le mariage est un marché qui se conclut par achat ou, plus souvent, par un échange, par un troc. Jacob, par exemple, n'achète pas sa femme avec de l'argent. Il arrive chez son oncle Laban. "Laban avait deux filles: l'aînée s'appelait Lia et la cadette Rachel. Lia avait les yeux ternes mais Rachel avait belle tournure et beau visage et Jacob aimait Rachel. Il dit: je te servirai sept années pour Rachel, ta fille cadette. Laban répondit: il vaut mieux la donner à toi qu'à un étranger; reste donc chez moi. (Gen. 29,16)". Jacob sert donc son oncle pendant sept ans et, au bout de ce laps de temps, après un grand banquet, on lui amène dans son lit une femme. Tout va donc très bien, "mais voilà que le matin arriva, et c'était Lia". Jacob s'étant plaint, Laban lui répond: "Ce n'est pas l'usage de marier la plus jeune avant l'aînée". Et Jacob devra servir encore sept années pour obtenir le droit d'emmener ses deux femmes.

   La polygamie est donc admise et même tout à fait naturelle. La femme d'Abraham, Saraï, étant stérile, Yahvé lui conseille d'essayer d'avoir une descendance d'Agar, sa servante égyptienne. L'un des principaux rôles de la femme est donc, on le voit, d'assurer la descendance de l'homme. Il en sera de même en Grèce: le concubinage est recommandé au cas où la femme légitime est stérile. Ces concubines peuvent être, soit des prisonnières de guerre, soit des esclaves, soit toute autre femme. Même une veuve se doit d'assurer une descendance à son époux défunt; elle est parfois obligée de se prostituer pour cela. Tamar, veuve d'Er, fils de Juda, doit aller s'offrir aux passants afin d'arriver à coucher avec son beau-père, Juda, dans le but d'avoir un fils qui sera descendant d'Er. (Gen. 38,14). De même, Ruth, prise pour femme par des nomades, et abandonnée au bout d'une dizaine d'années, (chose courante dans l'antiquité), devra jouer une petite comédie à Booz, pour se faire épouser par lui. La prostitution d'ailleurs, à cette époque, n'a rien de choquant et a même, parfois, un caractère sacré, nous le verrons par la suite.

   On pourrait ajouter à cela que les droits juridiques des femmes étaient, toujours à quelques exceptions près, nettement inférieurs aux prérogatives masculines, mais peut-on s'en étonner lorsque l'on sait que le code était conçu par des hommes? Bien que les lois énoncées dans le Deutéronome sur le viol et l'adultère soient aussi sévères pour l'homme que pour la femme, plus tard, on punira l'adultère féminin, alors qu'on excusera l'adultère masculin. Toutefois, certaines civilisations plus féministes laissent aux femmes des droits importants et parfois même une place prépondérante. Elles sont toujours présentes en Egypte; et si l'on considère les légendes mythologiques grecques, en trouve-t-on sans personnages féminins? Quel est le prétendu motif de la guerre de Troie, sinon le rapt d'Hélène? Que sont les nombreuses aventures de Zeus, sinon des aventures amoureuses? Il semble donc que, dans quelques rares cas, la femme représente une sorte d'être supérieur dont l'homme a besoin pour vivre, mais cela n'est guère fréquent.

   Les différents types de femmes que nous rencontrons dans l'antiquité sont très divers. Certaines sont soumises et fidèles, telles que Pénélope ou que les épouses des premiers Hébreux, Abraham ou Jacob, par exemple. Les cas d'infidélité sont beaucoup plus fréquents, que ce soit chez les déesses ou chez les mortelles. D'autres sont dotées d'un vice contre nature: les filles de Lot sont incestueuses, de même que Myrrha et que Phèdre ou même Zeus et Héra; Pasiphaé se donnera à un taureau et, peut-être, peut-on voir un symbole de ce vice, stigmatisé dans la Bible, dans les différentes transformations de Zeus en animal.

   Il serait cependant erroné de croire que de tout temps les femmes aient été brimées systématiquement. Si la situation de la femme à l'époque d'Hérodote est assez inférieure à celle de l'homme, peut-être y a-t-il eu une régression de la condition féminine. Les sociétés primitives vénéraient la femme en temps que symbole de la fécondité et de la procréation. Presque toutes les religions prennent leur point de départ dans une déesse Mère; qu'elle se nomme Isthar, Astarté, Géa, Rhéa ou Cybèle, peu importe. Certaines civilisations, on peut le supposer, ont été un véritable règne des femmes. Nous aurons plus loin l'occasion de revenir sur ces deux points, mais nous pouvons dès à présent examiner brièvement l'importance de la femme dans les oeuvres d'art de quelques sociétés primitives.

   Au paléolithique (aurignaco-périgordien), les motifs les plus fréquents, parmi les statuettes que nous ayons retrouvées, sont des représentations féminines. Les seins volumineux, le sexe bien apparent, le ventre distendu des Vénus de l'époque nous poussent à penser que la femme, était surtout considérée comme le symbole de la maternité et de la pérennité de la vie, et non comme le symbole du charme. Dans l'art de la civilisation créto-mycénienne, dont la principale divinité était la Grande-Mère, le concept de la fécondité n'est plus évoqué par l'exagération des formes, mais simplement suggéré. De nombreuses idoles féminines de marbre représentent presque toujours la Déesse-Mère. Quelques peintures ont pour sujet de très jolies femmes et nous donnent à penser qu'il devait exister à cette époque une cour très élégante, oisive où les femmes semblent avoir tenu une place assez brillante.

   La civilisation égyptienne a fait une grande place à la femme. Dans les oeuvres d'art, elle est encore un des premiers thèmes d'inspiration, au début, comme symbole de la transmission de la vie, ensuite, pour son charme seul. Le musée égyptien de Turin conserve des bijoux dont se paraient les élégantes Egyptiennes. Il faut dire que la position sociale de la femme en Egypte est très élevée, tant dans la vie privée que dans la vie publique. Très souvent nous trouvons la représentation de la femme avec son époux; citons le prince Rahotep avec son épouse Nophret (musée du Caire), Aménophis IV et sa femme Nefertiti (musée du Louvre) ou encore le fonctionnaire memphite, toujours avec son épouse (musée du Louvre). Nous verrons dans le livre II, chapitre 110 de l'Enquête que le roi d'Egypte Sésostris, tenait sa femme en grande considération.

   D'ailleurs, certaines civilisations, dont Hérodote ne parle pas, mais qui sont contemporaines de celles qu'il nous décrit, donnent à la femme une place importante, nous aurons l'occasion d'en reparler. Citons tout de même les civilisations crétoises et mycéniennes, de 1700 à 1200 avant Jésus-Christ. La principale divinité des Crétois est, nous venons de le dire plus haut, une déesse-Mère. Le culte est célébré par des prêtresses. Dans la civilisation mycénienne, avec l'apparition d'un dieu mâle, la femme sera un peu moins libre, mais le culte de la déesse-Mère sera maintenu. D'ailleurs, si l'on remontait au livre de la Genèse, on verrait que la première femme fut nommée Eve; or ce nom est symbolique; en hébreu Hawwâh, forme ancienne de Hayyâh vivante, tire son origine du concept mère de tout vivant. Les Etrusques primitifs qui, si l'on en croit Hérodote (I. 94), viendraient de Lydie, ont une civilisation matronymique. Les femmes tiennent dans leur société une place très importante et jouissent d'une assez grande liberté.

   Ainsi, il est difficile de tirer une conclusion et il serait hasardeux de généraliser trop rapidement, mais, de ce rapide tour d'horizon nous pourrons néanmoins retenir que, dans l'antiquité, la plupart du temps, le rôle principal de la femme est d'assurer la descendance de l'homme et aussi son plaisir physique. Retenons également que, très souvent, ses droits sont assez minimes, à l'exception de certaines sociétés où elle a un rôle beaucoup plus important et où elle est parfois même très respectée. Nous pouvons aborder à présent l'étude des différents aspects de la vie féminine dans l'Enquête d'Hérodote.

Fin du chapitre 1

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