Chapitre IX

La prostitution

   La prostitution qui a si souvent été appelée, à tort, la plus ancienne profession féminine est, sans aucun doute, assez florissante dans l'antiquité pour de multiples raisons, mais on ne peut pas la qualifier de profession. L'Enquête d'Hérodote lui consacre une large place et nous donne de multiples renseignements qui recoupent ce que nous pouvons apprendre par d'autres sources et, de nos jours, par l'étude de la psychologie des sociétés primitives. Ses buts sont multiples et nous allons essayer d'en dégager les principaux.

   Les deux sortes de prostitution, pour établir le classement le plus général qui puisse exister, sont la prostitution religieuse et la prostitution lucrative. La première peut encore se subdiviser en plusieurs catégories. Dans certains cas, les prostituées sont destinées à rester toute leur vie au service de la divinité et à la servir de cette façon; cette forme revêt un certain aspect lucratif, mais non-individuel, car le profit matériel des actes accomplis par ces servantes d'Aphrodite (ou d'une autre divinité) va au trésor du temple dans lequel elles servent. Dans d'autres cas, il s'agit d'un acte unique dont les motifs peuvent être expliqués par le désir d'une consécration ou encore par les restes de certains tabous primitifs dont nous reparlerons dans des cas plus particuliers.

   La deuxième forme de prostitution, à des fins lucratives, est plus terre à terre, mais il en existe aussi plusieurs sortes. Ou bien la femme a choisi ce métier pour gagner le plus d'argent possible, ou bien elle a été vendue comme esclave et, dans ce cas, elle est exploitée par une tierce personne, ou bien il s'agit d'une période passagère qui est autorisée par la loi, la religion et la morale. Nous trouvons, dans les nombreuses coutumes rapportées par Hérodote, un mélange de ces différentes sortes de prostitution. Notons encore que, dans l'antiquité, la prostituée n'était pas traitée avec le mépris qu'affectent, de nos jours, certaines classes de notre société contemporaine à son égard. Dans la Bible même, nous trouvons plusieurs actes de prostitution qui ne sont pas du tout réprouvés par Yahvé.

   Nous examinerons en premier lieu la prostitution sacrée. Il existait, à Babylone une coutume qu'Hérodote réprouve violemment "la plus honteuse des lois de Babylone est celle qui oblige toutes les femmes du pays à se rendre une fois dans leur vie au temple d'Aphrodite pour s'y livrer à un inconnu. (...) Les femmes sont assises dans l'enceinte sacrée d'Aphrodite, la tête ceinte d'une corde, toujours nombreuses, car si les unes se retirent, il en vient d'autres". Ainsi, les femmes n'ont pas le droit de retourner chez elles avant qu'un homme ne les aient choisies, en leur jetant quelque argent sur les genoux, en prononçant ces mots: "J'invoque la déesse Mylitta". Cette divinité est appelée aussi Isthar ou Astarté, déesse de l'amour et de la guerre, une des plus grandes divinités de Babylone. "Quelle que soit la somme offerte, continue Hérodote, la femme ne refuse jamais: elle n'en a pas le droit et cet argent est sacré. Elle suit le premier qui lui jette de l'argent et ne peut repousser personne". Les plus belles sont donc vite libérées et peuvent retourner chez elles, mais il en est qui restent dans le temple pendant trois ou quatre ans, sans pouvoir satisfaire à cette obligation.

   Hérodote nous signale une coutume analogue en quelques endroits de l'île de Chypre. Nous savons que les temples d'Aphrodite, à Paphos et à Amathonte, abritaient des courtisanes sacrées, sans pouvoir toutefois affirmer que la même loi était en vigueur. Quel sens faut-il donner à cette coutume? Peut-être s'agit-il d'un acte de consécration de la virginité à la divinité; peut-être aussi faut-il y voir un acte de défloration rituelle, pratiqué dans la plupart des sociétés primitives, où la virginité était considérée avec mépris, car c'était une preuve d'impopularité; sur la côte de Malabar, les jeunes filles ne pouvaient trouver de mari tant qu'elles restaient vierges: verser le sang d'un membre de la tribu étant interdit par un tabou. (Will Durant. Hist. de la civilisation I. chap. 4. p. 85).

   Il est certain que nombreux étaient les temples qui possédaient des courtisanes sacrées. Le temple de Mylitta, lui-même, dont nous venons de parler, avait un clergé féminin: hiérodules, courtisanes sacrées et prostituées. Le profit matériel des actes de ces prostituées allait grossir le trésor du temple. Sans aucun doute, aux alentours des temples, se trouvaient d'autres femmes, des indépendantes, en quelque sorte, qui se tenaient là parce que l'endroit était propice à leur commerce. Ces courtisanes, non sacrées, travaillant pour leur propre compte, se trouvaient parfois dans l'obligation de contribuer à l'édification de quelque monument, de même que leurs collègues des temples amassaient de l'argent pour le trésor religieux. Nous ne trouvons, dans l'Enquête, aucun renseignement sur la prostitution sacrée en Egypte, mais Hérodote nous dit dans le livre II, chapitre 64, qu'il était interdit de s'unir à une femme dans un temple.

   Dans l'histoire de la Lydie, (I. 93), Hérodote nous parle d'un très beau monument, "le plus beau monument connu, dit-il, après ceux des Egyptiens et des Babyloniens". Et ce monument, tombeau d'Alyatte, le père de Crésus, aurait été édifié "au frais des marchands, des artisans et des filles qui exercent le métier de courtisanes. Au sommet, on voyait encore de mon temps, cinq bornes, portant gravée l'indication de la part prise à l'ouvrage par chaque groupe; et mesurée, la part des courtisanes se montrait la plus importante". Il faut donc croire que ce genre de commerce était d'un bon rapport, dans l'antiquité, et que les gouvernements savaient imposer toutes les professions, quelles qu'elles soient.

   Dans le même chapitre, Hérodote nous rapporte une autre coutume lydienne, peut-être pour essayer d'atténuer l'effet que pourrait produire sa précédente déclaration, citée ci-dessus. "Il est vrai, dit-il, qu'en Lydie, toutes les filles se prostituent pour gagner leur dot, et ce, jusqu'au jour où elles trouvent un mari".

   N'oublions pas, avant de porter un jugement, qu'il existe, de nos jours encore, de nombreuses filles de joie qui exercent ce métier pendant un certain temps, jusqu'au jour où elles ont amassé assez d'argent pour acheter un fonds de commerce, de préférence un hôtel ou un café, et se marier légalement. Dans le chapitre suivant, (I. 94), Hérodote ajoute que "les moeurs des Lydiens sont, en général, semblables à celles des Grecs, sauf qu'ils prostituent leurs enfants du sexe féminin". Ceci semble impliquer que cette coutume n'a jamais existé en Grèce. Il faut reconnaître que la jeune fille lydienne y trouvait une certaine émancipation, puisque cela lui permettait de choisir elle-même son mari, ce qui était assez rare à l'époque.

   Il existait aussi, comme de tout temps, des gens pauvres qui exerçaient ce métier pour gagner leur vie. Ainsi, à Babylone, depuis la prise de "la ville qui a fait leur malheur et leur ruine, les gens du peuple, qui sont dans l'indigence, prostituent leurs filles". Cela n'est évidemment pas une coutume très spéciale, mais il arrivait que certaines courtisanes acquissent une célébrité impérissable, telle Aspasie, la maîtresse de Périclès. Hérodote nous en cite une, il s'agit de Rhodopis, que nous retrouvons aussi chez Strabon; les deux histoires diffèrent sensiblement et nous nous en tiendrons à la version rapportée par Hérodote.

   Cette courtisane, à laquelle les Grecs attribuent la construction d'une pyramide en Egypte, ce qui est nié par Hérodote car, dit-il, "elle florissait sous le règne d'Amasis et non de Mycérinos, et elle a vécu un très grand nombre d'années après les rois qui ont laissé ces pyramides", était d'origine thrace. (II. 134). Elle vint en Egypte pour y exercer le métier de courtisane, devint libre, mais préféra rester en ce pays, où elle amassa une fortune considérable, "énorme, certes, et suffisante pour une Rhodopis, mais, ajoute Hérodote, pour prouver ce qu'il vient de dire plus haut, insuffisante pour faire édifier semblable pyramide". Cependant, il nous indique que cette Rhodopis laissa de nombreux souvenirs en Grèce et qu'"elle fit fabriquer, avec la dixième partie de sa fortune, un bon nombre de broches de fer, de taille à transpercer un boeuf entier, autant qu'en put payer la dîme prélevée sur ses biens, et elle les envoya à Delphes. Elles y sont encore aujourd'hui". Immédiatement après cette anecdote, Hérodote nous donne son avis sur les courtisanes de Naucratis qui sont, dit-il, "d'ailleurs, en général, fort charmantes". Ce jugement se trouve corroboré par Sapho qui reproche à son frère Charaxos, venu livrer des vins de Lesbos à Naucratis, de s'être ruiné pour la belle Dorichè. Hérodote nous cite aussi le nom d'une autre courtisane, Archidicè qui "fut chantée dans toute la Grèce, quoiqu'elle eût moins fait parler d'elle". Ceci nous permet de constater que la fortune, et même la gloire, pouvait s'acquérir par la prostitution.

   Hérodote n'a d'ailleurs pas du tout l'air indigné en rapportant ces faits, alors qu'il trouvait la coutume du temple de Mylitta, à Babylone, honteuse. Dans le conte des voleurs de Rhampsinite, il nous rapporte une curieuse décision de ce roi, tout en ajoutant qu'il se refuse à croire à cette histoire. Ce Rhampsinite, en qui nous pouvons voir soit Ramsès II, soit Ramsès III, avait été volé par deux frères, en avait pris un au piège, que son frère avait décapité pour qu'il ne fût pas reconnu, avait fait exposer le cadavre, mais le frère vivant l'avait dérobé. Irrité, le roi "prit, dit-on, le parti suivant: il envoya sa propre fille dans un lieu de débauche, avec ordre d'accueillir indifféremment tous ceux qui se présenteraient et de leur réclamer, avant de se livrer à eux, le récit de l'action la plus ingénieuse et la plus criminelle qu'ils eussent faite de leur vie. (...) La fille fit ce que voulait son père." (II. 121). Mais le voleur eut vent du piège tendu, fut encore plus rusé et, après avoir raconté son histoire, put s'échapper en laissant, entre les mains de la fille, le bras d'un mort, dont il avait eu soin de se munir, avant de venir la voir. Devant ce nouvel exploit, le roi lui accorda non seulement l'impunité, mais de nombreuses récompenses et même la main de sa fille, à cause de son habileté. Hérodote, on l'a dit, ne croit pas à cette légende, mais, la prostitution n'étant pas considérée comme un métier honteux, il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'elle fut véridique.

   Que conclure de cela? La prostitution a toujours existé, du moins celle à but lucratif. Elle n'était ni plus ni moins prospère dans l'antiquité que de nos jours. Ce qu'il nous faut remarquer, c'est que la prostituée n'était pas considérée avec mépris, comme aujourd'hui, dans les sociétés modernes. De plus, il faut ajouter les divers cas de prostitution sacrée qui, elle, a complètement disparu, du moins dans les civilisations occidentales, et qui était considérée comme très honorable.

Fin du chapitre 9

Chapitre 10. Les femmes dans la vie religieuse.

Chez Faust...

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